Le croquis trouvé dans la vieille cargaison l’avait menée jusqu’à une île isolée au milieu des eaux turquoises. Elle en avait suivi les contours tracés à l’encre noire, jusqu’à reconnaître les deux bras de terre dessinés, et la silhouette caractéristique d’un relief rocheux dépassant de l’eau.
L’île semblait endormie, couverte d’une végétation dense, et dominée par les ruines d’un ancien fort, oublié depuis des générations. Orianne accosta dans une crique étroite, puis gravit les hauteurs, jusqu’à atteindre le cœur du vieux bastion.
De là-haut, le panorama était saisissant..
Les eaux s’étendaient à perte de vue, scintillant sous le soleil. Mais ce fut une zone bien précise qui attira son regard : au creux d’une petite baie naturelle, non loin de la plage, l’eau était étonnamment claire. Le sable blanc affleurait à quelques mètres sous la surface, créant une palette de bleus presque irréels. Et au centre de ce tableau, une forme sombre, immobile, légèrement floue : une tache noire dessinée dans le sable..
Lumi, assis à l’ombre d’un vieux pan de mur écroulé, suivait Orianne de son regard, la truffe frémissante.
Orianne descendit rapidement, le cœur battant avec douceur, non pas d’inquiétude, mais d’excitation tranquille. Le chemin jusqu’à la plage serpentait entre les rochers chauds et les buissons bas, bercé par le chant des oiseaux marins..
L’eau était tiède lorsqu’elle s’y glissa, presque accueillante..
Sous la surface, tout était lumineux. Les rayons du soleil dansaient sur le sable blanc, et les poissons s’écartaient doucement à son passage. Elle nagea calmement jusqu’à la tache sombre..
Là, à quelques mètres de profondeur, partiellement enseveli, un petit coffre de fer reposait dans une légère dépression. Aucun courant ne semblait le déranger. Il était posé là, comme oublié par le temps, dans cet écrin de sable et de corail..
Orianne plongea, ses gestes sûrs et précis. Elle dégagea doucement la couche de sable, attrapa le coffre et remonta avec lui..
Orianne remonta sur la berge, le souffle encore marqué par la plongée. L’eau tiède glissait lentement sur sa peau, tandis que le soleil filtrait à travers les feuillages de l’île, dorant le sable autour d’elle. Lumi trottina vers elle, curieux, et s’arrêta près du coffre, la tête penchée.
Elle prit le coffre et ouvrit le couvercle. À l’intérieur, protégé dans un tissu épais, reposait un totem en bois sombre. Finement sculpté, orné de motifs anciens, il représentait une figure aux yeux clos. Et au centre de sa poitrine, enchâssée dans un cercle d’or vieilli, brillait une pierre turquoise d’une beauté troublante..
Elle le posa doucement sur la pierre plate devant elle. Le bois était dense, parfaitement sculpté, et la pierre turquoise en son centre semblait frémir d’une lueur discrète..
Lumi s’assit silencieusement à côté, le regard rivé sur l’objet, comme s’il sentait lui aussi son importance.
Elle replongea la main dans sa besace et sortit une des feuilles pliées qu’elle conservait depuis son départ, une des pages qu’elle avait trouvées dans le coffre caché du bureau de Benoît..
Le papier était jauni, mais les tracés étaient nets. Un croquis, presque identique au totem qu’elle avait entre les mains. Même posture. Même cercle au centre. Même regard clos, sculpté dans le bois..
D’autres feuilles, qu’elle étala sur la pierre, montraient des annotations, des symboles mystérieux, des segments de carte, des fragments d’énigmes à demi effacées par l’humidité du temps. Elle les avait lus plusieurs fois, sans en comprendre le sens..
Mais à cet instant, tout changeait. Ce qu’elle tenait n’était pas un hasard. C’était un début.
Un élément d’un tout plus vaste, déjà dessiné sous ses yeux, des semaines plus tôt, dans ce bureau silencieux où Benoît avait laissé son dernier message..
Elle relut quelques lignes de la lettre..
« Je t’ai confié tout ce dont tu auras besoin pour réussir. ».
Et elle comprit..
Ce n’était pas un simple objet qu’elle venait de trouver. Ce totem, sculpté avec soin, était le prolongement direct de ce que Benoît avait laissé derrière lui..
Elle replongea dans la pile de documents récupérés dans le coffre secret de son bureau. Jusqu’ici, ils lui avaient semblé n’être que des bribes d’un journal d’exploration : des cartes annotées, des fragments de symboles, des textes incomplets. Mais maintenant que ses yeux savaient quoi chercher, tout changeait..
Là, entre deux croquis de montagnes et de côtes déchiquetées, elle retrouva un feuillet qu’elle n’avait pas bien regardé jusque-là..
Quatre dessins, posés les uns à côté des autres, à peine plus grands que des timbres..
Quatre totems..
Chacun différent, chacun sur un socle aux motifs uniques..
Mais tous portaient en leur centre une pierre circulaire — et sous chacun d’eux, Benoît avait tracé un petit symbole : un point cardinal stylisé. Nord. Est. Sud. Ouest..
À côté, griffonnée en marge, une phrase, presque invisible, comme s’il ne voulait pas trop en dire :
« Chaque fragment soutient l’ensemble. Sans les quatre, rien ne tient. ».
Orianne sentit une chaleur étrange dans sa poitrine..
Elle connaissait Benoît. Il ne parlait jamais au hasard..
Ce totem, ce n’était que le premier pilier..
Un sur quatre..
Une pièce essentielle, mais isolée encore..
Lumi frotta doucement sa tête contre son épaule, comme pour lui dire qu’elle n’était pas seule dans ce voyage.
Elle releva les yeux vers l’horizon. Le vent s’était levé. Et dans son sac, entre les feuilles et les cartes, reposait maintenant la première clé d’un ensemble plus vaste dont elle commençait tout juste à entrevoir les contours.