L’île semblait presque vide. Un silence doux l’enveloppait, comme si le vent lui-même hésitait à troubler l’endroit. Orianne marchait lentement, Lumi juste derrière elle, le museau bas, attentif. Au détour d’un petit bois de pins tordus, elle aperçut une cabane. Nichée dans un creux de terrain, à demi cachée par les fougères et les herbes hautes.
Elle semblait en piteux état, objectivement. Construite avec des planches inégales, mal jointes, à moitié affaissée sur un côté. Le toit tenait comme il pouvait. Les volets, s’ils en avaient été un jour, pendaient comme des bras fatigués. Mais il y avait quelque chose, dans la façon dont elle était posée là.Peinte couleur grenade, elle semblait s’être fanée avec lenteur, sans jamais céder entièrement. Un refus de disparaître.
Devant l’entrée, un cercle de pierres noircies. Les cendres étaient froides depuis longtemps, mais nettes. Quelqu’un avait fait un feu ici. Pas récemment. Mais pas si longtemps non plus.
Orianne poussa la porte, qui grinça faiblement, puis s’ouvrit. À l’intérieur, l’air était sec, et sentait le bois vieilli. Il n’y avait presque rien : un lit de fortune, une chaise, une table faite de planches clouées à la va-vite. Mais chaque objet était à sa place. Une couverture était soigneusement pliée. Un petit bol, posé au centre de la table. Une tasse vide, retournée.
Très peu de décoration. Mais une paix étrange, comme si les murs eux-mêmes respiraient lentement.
Lumi entra derrière elle, s’assit dans un coin, sans un bruit. Orianne s’avança, passa les doigts sur le bord de la table. Elle sentit, au creux de la poitrine, une présence discrète, celle de Benoît. Ce lieu lui ressemblait. Pas dans les formes. Mais dans l’intention. Un abri fragile, un peu usé, un peu de travers, mais suffisamment chaleureux pour accueillir ce qui compte.
La lumière déclinait lentement. Orianne resta assise un moment sur le lit, à écouter le silence. Le bois craquait doucement autour d’elle. Le vent faisait danser l’ombre des branches contre les murs écaillés.Puis elle se releva. Elle observa la pièce, lentement, sans chercher vraiment. Ses doigts frôlèrent la table, le rebord de la fenêtre, les murs irréguliers…
La nuit tombait doucement sur l’île, enveloppant les pins et les rochers dans un bleu épais. Orianne était sortie de la cabane, le dessin roulé dans sa besace. Elle décida de ranimer le feu, au même endroit. Elle y plaça du bois sec récupéré sous l’auvent, un peu d’écorce, une pincée de patience. Les premières flammes s’élevèrent lentement, renvoyant des ombres dansantes sur les parois rouges de la cabane. Lumi vint s’asseoir à côté, sa queue battant doucement le sol. Il observait le feu avec curiosité. Orianne sortit de son sac une petite poche de toile, froissée par les voyages. Elle l’ouvrit avec un sourire discret. Des chamalox. Elle en embrocha un sur une brindille et le fit doucement dorer au-dessus des braises. Lumi, déjà aux aguets, s’approcha prudemment. Elle lui tendit un morceau. Il l’attrapa du bout des dents, le museau froncé, et le mâchonna avec un enthousiasme discret mais sincère. Il adorait ça. Elle aussi. Ce n’était rien, un goût sucré, un peu fumé, mais ce petit rituel avait la douceur d’un souvenir heureux.
Le feu crépitait doucement, repoussant la fraîcheur du soir. Ils restèrent là tous les deux, à grignoter en silence. Juste une nuit de plus, avant de reprendre la route.
En allant se coucher, Orianne trouva sous l'oreiller un rouleau de papier. Fin. Soigneusement protégé dans un tissu noué. Elle le déroula avec précaution. C’était un dessin. Un lieu, encore une fois. Tracé à la main. Orianne plia doucement le dessin. Elle n’avait aucune certitude. Mais la direction… Elle la sentait déjà dans ses jambes.