Le désert s’amenuisait derrière elle. Peu à peu, les teintes ocres cédaient la place à des sols plus sombres, à une poussière mêlée de terre, et à des touches de vert timides, surgissant au creux des vallons. Des arbres réapparaissaient, isolés, puis plus nombreux. La roche nue laissait place aux collines basses, au chant distant d’un ruisseau. Orianne reprenait pied dans un monde plus habité. Pas bruyant, pas bondé, mais vivant. Elle croisa les premières bâtisses en ruine, les premiers toits tordus, les premières traces de passage humain. Un sentier plus marqué, une clôture abandonnée, des murs de pierre sèche tenant encore debout sans raison. Puis vinrent les premières voix. Lointaines. Des silhouettes au loin, dans des champs. Un hameau discret, flanqué d’un vieux clocher rongé par le lichen. Elle marcha encore. Une route serpentait entre les collines, bordée de murs moussus et de peupliers penchés. Et c’est en contournant un bois d’arbres fins et silencieux qu’elle le vit. Un théâtre.Pas dissimulé. Pas caché. Mais posé là, comme une coquille oubliée au bord du monde. Bâti en pierre claire, usée par les saisons. Ses gradins en demi-cercle plongeaient vers une scène creusée à même le sol. Aucune clôture. Aucun panneau. Rien, sinon ce vide parfait. Elle descendit lentement les marches de pierre. Les herbes folles bruissaient sous ses pas. Lumi s’était arrêté en haut, attentif, mais calme.Le silence était épais. Un silence de lieu trop longtemps oublié.Et au centre, sur la scène envahie par la mousse, se tenait toujours cette chaise. La même. Ou une autre. Mais posée de la même façon. Elle s’approcha. Et comme dans un écho venu d’ailleurs, elle sut : ce théâtre attendait depuis longtemps qu’elle reprenne la pièce là où elle s’était arrêtée. Elle s’avança au centre de la scène. Les pierres étaient tièdes sous ses pas, tapissées de mousse sèche et de feuilles dispersées. Rien ne bougeait. Pas un souffle de vent. Même Lumi, resté sur les marches, s’était couché en silence, le museau entre les pattes.

Orianne leva les yeux. Autour d’elle, les gradins vides, les murs fendus par le temps, et au-dessus… le ciel. Ouvert. Immense. Silencieux.

Elle ne savait pas vraiment pourquoi. Elle ne réfléchit pas. Elle ferma les yeux. Un pied glissa sur la pierre. Un autre suivit. Son corps pivota doucement, ses bras décrivant un cercle lent. Elle fit un tour. Puis deux. Puis laissa ses mains s’élever. Ses pas, d’abord prudents, retrouvèrent vite une légèreté familière. Le sol n’était pas fait pour danser. Mais elle, si.Lumi, couché au sommet des gradins, la suivait des yeux sans bouger. Orianne ferma les paupières un instant. Puis elle inspira lentement. Et commença à danser.

Pas une danse hésitante, ni un simple élan. Une vraie chorégraphie, fluide, précise, née d’un corps entraîné, d’un instinct ancien. Ses mouvements décrivaient des lignes souples, des arrondis nets, comme si elle dessinait des mots que seul ce lieu pouvait lire. Elle tournait, glissait. Ses bras s’élevaient comme des ailes dans le silence.

Le théâtre entier l’écoutait.

Elle tourna une dernière fois. Puis s’immobilisa, droite, les bras ouverts, le visage levé vers le ciel. Alors, un son discret résonna tout en haut des gradins. Deux petits coups. Puis un autre. Puis encore. Lumi tapait ses pattes sur la pierre, doucement, comme un rythme retenu. Un geste sincère. Comme pour lui dire : « C’était beau. Je t’ai vue. »

Orianne rouvrit les yeux. Et sourit. Un sourire calme, profond, léger. Puis elle s’inclina doucement, pour lui seul. Et quitta la scène.